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Lettre ouverte à Jean-Paul Fillion

 
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Auteur Message
akila



Inscrit le: 17 Oct 2005
Messages: 49

MessagePosté le: Lun Déc, 2005 2:13 pm    Sujet du message: Lettre ouverte à Jean-Paul Fillion Répondre en citant

Pour ceux qui ne connaissent pas ce poète d'envergure âgé de 75 ans, M. Fillion est un musicien
et un chansonnier accomplis, un écrivain aux nombreux ouvrages de littérature et un peintre
de grand talent qui a obtenu des Prix pour chacun des domaines respectifs.

Extrait : «L'horreur, à son comble, fait un streap-tease dégouttant. Elle a même le culot de
demander au monde entier de la soutenir, elle qui se sait insoutenable. A chaque heure du jour,
les journaux et les écrans de télévision nous montrent, dans des plans insupportables, des images
d'enfants, de femmes, de vieillards aussi déchirantes de détresse les unes que les autres. Des humanistes,
des hommes de sciences, des philosophes n'arrivent pas à trouver un sens quelconque à la
puissance de l'action tyrannique d'un seul homme, fut-il chef d'état, ou d'autre «chose» qui rime
avec corruption. Pourquoi tant de pouvoir est-il donné à la folie en cavale?»



J'ai commencé à lire votre livre «Paroles du versant nord» et j'ai entrepris d'en commenter
des passages pour mieux faire ressortir l’imbroglio culturel de ce malaise tel que je le perçois
et qui vous perturbe. Je ne suis ni humaniste, ni homme de science, ni philosophe, ni religieux
mais je suis un spiritualiste avec un grain de bon sens, puisque que je vous ai lu et que je
suis sensible à votre question: «Pourquoi tant de pouvoir est-il donné à la folie en cavale?»

Mais avant, je vous propose une lecture, et vous excuserez ici ma démarche pittoresque
mais elle nous évitera, je l’espère, du moins, de me percevoir comme un individu mal intentionné
qui cherche à tout prix à vous refiler de l'eczéma. Ainsi, vous réaliserez que ma préoccupation
n'est pas nouvelle et que je fais partie d'une "race" d’individus en voie d'extinction. En effet,
je considère au plus profond de moi que la perception que se font les gens de votre condition
sur ce phénomène lié à la compassion -en général- est comme un baromètre de votre
condition spirituelle et celle de la société, puisque vous en êtes un maître.

Alors, voici le texte en question, puis je fais mes devoirs et je vous reviens.

Ne faites pas cela à vos enfants!

Ma femme, étant elle-même concernée par le thème de la mort et ayant lu plusieurs ouvrages d'Élisabeth
Kubler Ross sur la question, elle s'est exaltée pour ses "Mémoires de vie, Mémoires d'éternité" dont elle
m'a résumé certains passages singuliers.


Je lui ai demandé ce que feu Madame Ross pensait des rapports de l'homme avec les animaux? Rien,
m'a-t-elle répondu. Rien?!? Une femme aussi sensible ne donne pas ses réalisations, ne serait-ce que
brièvement, sur un sujet d'importance tel que sa relation au monde animal!?! J'estime que tout penseur,
particulièrement dans le domaine qui a trait à l'amour du prochain, même s'il ne considère pas l'animal
comme un prochain, doit nécessairement faire mention de cette problématique, peu importe sa position,
car sa compréhension de ce rapport est un élément clé de sa psychologie. Le sujet est incontournable
puisqu'il appréhende une des questions les plus cruciales, celle de la condition des êtres vivants les plus
évolués et les plus proches de l'homme et de leurs rapports avec celui-ci. Ne pas en parler serait d'un
ethnocentrisme humain de la même eau que celui qui a prévalu au Moyen-âge jusqu'à il n'y a pas encore
longtemps, alors qu'on affirmait avec le plus grand sérieux, que les animaux n'avait pas d'âme, et de
conscience, et qu'ils étaient en fait rien d’autres que des machines sophistiquées! Un peu comme ceux
qui pensaient que les femmes ou les noirs étaient des genres inférieurs parce qu'ils n'avaient pas d'âme!
Mais où étaient donc les philosophes au bon sens?

Puis, sous mon insistance et ma déception, elle s'est creusé la cervelle et m'a trouvé une référence d'un à
propos tout à fait exemplaire que je vais, moi aussi, vous résumer.

Toute petite, E. K. Ross a eu la nette impression que les animaux savaient déjà d'instinct à qui il pouvait
accorder leur confiance, lisons-nous dans un chapitre au début de ce même livre "Mémoires de vie. . ." .
Elle raconte, donc, qu'à cet âge, elle avait la charge de s'occuper de la cage aux lapins. Elle les aimait
beaucoup ce qui était réciproque car elle était la seule parmi sa famille dont les lapins s'approchaient
sans peur. Cependant, continue-t-elle, même si ma mère inscrivait au menu du civet de lapin, je ne me
demandais jamais comment ces lapins finissaient dans la cocotte. Mais un matin mon père me saisit par
le bras et me dit: «Quand tu iras à l'école, amène un de tes lapins chez le boucher, puis rapporte-le pour
que ta mère puisse le cuisiner à temps pour le déjeuner.»


Le soir, pendant le repas, nous dit-elle, j'ai failli m'étrangler quand mon père m'a suggéré d'en goûter un
petit morceau. Ce que j'ai refusé, bien entendu. Puis le jour tant redouté est venu lorsqu'il resta plus
qu'un lapin, mon préféré, Blackie.

Je suis sortie de la maison affolée et tremblante. Je ne peux pas faire ça, me dis-je. Je l'ai posé parterre
en l'implorant de s'enfuir. Mais il n'a pas bougé. Alors, j'ai couru à la boucherie, les larmes aux yeux. Le
pauvre Blackie a dû sentir que quelque chose de terrible se préparait car au moment de le remettre au
boucher son cœur battait aussi vite que le mien. J'ai passé le reste de la journée à penser à Blackie. Je
me demandais s'il avait été déjà tué, s'il savait que je l'aimais et qu'il me manquerait toujours. Je me
sentais terriblement mal dans ma peau et j'en voulais à mon père.

Plus tard, assise à table, j'ai observé ma famille tandis qu'elle mangeait mon lapin. Je n'ai pas pleuré. Je
ne voulais pas que mes parents sachent à quel point ils m'avaient blessée. J'étais parvenue à la
conclusion qu'ils ne m'aimaient pas et qu'il me fallait donc être dure. Plus dure que n'importe qui. Quand
mon père complimenta ma mère pour son délicieux repas, je me suis dit: Si tu réussis à surmonter cette
histoire, alors tu pourras surmonter tout dans la vie.

Elle n'est pas devenue végétarienne pour autant, à ce que je sache. Elle ne dit pas non plus si elle a cessé
définitivement de manger du lapin ou de le faire tuer par un boucher? Car lorsqu'on mange du lapin, on
sait qu'il n'est pas mort naturellement, du moins les grandes personnes. Et les enfants de Kubler Ross,
mangent-ils du lapin? Elle n’en fait pas allusion non plus. Cela ne faisait certes plus partie de sa
préoccupation. Elle demeure à mes yeux, malgré tout, une grande dame, une humaine ethnocentrique!

_________________
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au fond de nos cerveaux, l'Espoir vaincu
et l'Angoise sur mon crâne incliné plante son drapeau noir. –à la Baudelaire
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akila



Inscrit le: 17 Oct 2005
Messages: 49

MessagePosté le: Mer Déc, 2005 12:14 am    Sujet du message: Lettre, suite Répondre en citant

M. Fillion, ce genre de texte, auquel votre exergue fait allusion, c'est-à-dire les «conflits armés majeurs», ne m'attirent pas particulièrement. C'est que l'attitude des Français et des Québécois par rapport aux guerres est si prévisible que cela devient une rengaine plaintive et monotone, sans aucun traitement psychologique et réaliste de «la folie en cavale».


Mais la prose aidant, car vous avez une écriture poétique merveilleuse, votre texte répondait aussi à une interrogation que je venais de poser publiquement, il n'y a pas longtemps, au sujet de Katrina, l'ouragan qui a détruit la Nouvelle Orléans: pourquoi personne, entre autres parmi les poètes, n'usait de cet art, comme vous le faites si bien et à propos, pour tenter d’exorciser la confusion provoquée par cette réalité catastrophique? D'un côté la tragédie de la mort en masse et de l'autre, simultanément, les célébrations de la vie!

(Pour ce forum, j’envoie le texte en question à la suite de mon sujet : La vérité.
«Le faiseur de poésie, écrivez-vous, a le pouvoir de capter des réalités et le don de les modeler pour les offrir au monde» C'est ce que je crois aussi. Car à quoi serviraient donc les poètes si de telles préoccupations dramatiques n'étaient laissées qu'aux chasseurs de nouvelles vendus à l'audimat? L'équation -journalisme = intérêts financiers- est devenue une formule univoque.

Plus loin, dans votre livre, vous apostrophez vos auditeurs: «Vous tous, plus familiers que moi avec cette chose qu'on appelle essai, lorsque j'ai eu à vous quémander un peu d'éclairage, avez-vous su me donner une réponse convainquante?» Non, au contraire, répondrais-je. Tous, pratiquement tous, m'ont regardé, «en clignant de l'œil», comme si j'étais un bar-bar, pour avoir osé affirmer que le roi est nu! Et vous savez pourquoi? Lise bombardier a une partie de la réponse : «Il y a un conformisme qui ne dit pas son nom et qui est une version laïque de la société de l'unanimité du temps de l'eau bénite.»

Une réalité à couper au couteau. Contrairement à ce que l'on pourrait croire, le partenaire le plus proche des religions monothéistes, issues du judaïsme, ne sont pas les autres religions à visée divine, mais l'athéisme, et c’est pour cela d'ailleurs que le bouddhisme fait bien l'affaire; leur concept du néant est tout à fait pour plaire aux occidentaux.

Obnubilé comme vous l'êtes par «l'éclatement de la terre» vos «tares vous suivent», « cette peur qui est la même que celle qui a assombri votre enfance». Mais jusqu'où allez-vous emporter «cette manie indomptable» de «secrètement» attendre le désastre universel? Les uns espèrent en la résurrection des morts et les autres méditent sur «l'éternel retour». Et vous, qui écrivez «Nous sommes en présence d'un drame qui heurte le cœur des civilisations depuis des temps immémoriaux»? En tout cas, vous semblez cultiver un pattern pour le moins paradigmatique. Mais revenons d'abord à votre question.

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